"Je me suis habitué à la mort : un pianiste est un homme déguisé en croque-mort, avec en face de lui, constamment, son piano qui ressemble à un corbillard."
Arthur Rubinstein
Exécution : mot délicieusement ambigu. Dans un concert, tuerait-on ? Qui est condamné ? Le pianiste massacre l’oeuvre. L’auditeur laisse mourir le son. Leon Fleischer s’est suicidé la main.
Le docteur Lenoir, dans le salon, avec la flûte traversière.
Sortons de ce futile exercice de style : s’il y a des victimes, personne ne retrouve jamais leur corps ; ce qui nous laisse le bénéfice du doute et
nous met à l’abri des poursuites judiciaires. Nous restons en état de nuire. Rejouons : le pianiste, le piano, le public et l’oeuvre sont dans un bateau.
Qui coule le premier ?
Le piano. Vous allez comprendre.
Si l’on croit que le public condamne l’artiste, alors je suis un bourreau particulièrement pervers : j’enregistre les exécutions. Vous envieriez ma collection. Cette bande, par exemple : la fantaisie en ré mineur de Mozart, par un Sebastian Clerc déjà immortel. Sebastian Clerc au sommet de son talent, effleurant l’éternité ! Je vais vous faire écouter Poissons d’or de Debussy, par Marie Diane. Un toucher, un son ! Un déluge de couleur, tout le spectre lumineux !
Oui, j’ai eu la chance d’accueillir tous ces génies dans mon modeste appartement. Oui, j’ai poussé l’égoïsme jusqu’à les faire jouer pour moi. Tenez, Scènes d’enfants de Schumman, par Claude Épiphane. Un artiste méconnu ; mais vous devriez entendre cette interprétation ! Légère, éthérée... Il faut reconnaître que le Baugrinn est un instrument exceptionnel. Quel son exotique ! Des marteaux de diamants, des cordes de soie ! Diaboliquement sensible. Je dois changer souvent d’accordeur, il est vrai ; c’est un clavier que l’on ne tâte qu’une fois.
Soyez honnête : combien de Baugrinn avez-vous vu dans votre vie ? C’est le premier, n’est-ce pas ? Moi même, je n’en connais qu’un. Une seule vie, un seul Baugrinn. Je vais vous faire écouter le Claude Épiphane, vous allez comprendre... Bordel, mon chargeur déconne encore ; il va falloir que je le change, mais à chaque fois que je... Ah ! Voilà, il marche.
Silencio... No hay banda. No hay orchestra.
Fabuleux, non ? Claude Épiphane... Un homme exceptionnel. Un très bon professeur. Très patient, même avec moi. Humainement, un type en or. En perpétuel désaccord avec le monde, mais en perpétuel accord avec moi. Optimiste. Toujours souriant. Toujours... Comment dire... Prévenant ? Un soir, j’étais en avance à son cours et, par une blague du destin, il avait du retard. J’attendais depuis une demi-heure quand il est finalement rentré. Il donnait ses cours à son domicile. Comme j’étais la dernière élève de la journée, il m’a invitée à diner chez lui. On venait de lui offrir deux chocolats fins de Madagascar dans une boîte en bois ; il m’a offert un des deux. Il revenait du bureau de vote où il s’était fait réquisitionner pour le comptage. Embarqué par un ami, socialiste convaincu, qui écoutait, comme lui, Radio Libertaire, il n’avait pas osé refuser cette promotion au rang de garant de la justice électorale. Épiphane ne comprenait pas grand chose des enjeux politiques. Ce n’était pas une question de capacité intellectuelle ou la culture nécessaire : « Personne ne m’a expliqué ! », m’avait-il révélé ce soir-là. « Je dis : la démocratie ne peut s’envisager que si on nous en informe ! Alors, ce serait à nous d’aller acheter les bouquins des, des politiques pour comprendre de quoi ils causent ? Alors ! Moi, j’attends qu’on m’explique. En attendant, je vote non ou blanc ! ». Question de principe, donc : un homme qui croyait aux institutions, Épiphane. Un idéaliste.
Bloqué dans cette célébration du suffrage universel à laquelle il ne croyait pas, comptant des réponses à une question qu’il ne comprenait pas, pestant intérieurement contre son ami, pestant contre les vieux cons du gouvernement, souriant par habitude, une envie était née en lui : celle de retravailler les Trois morceaux en forme de poire de Satie : « Peut-être que j’en comprendrais le côté absurde, maintenant. »
Je ne l’ai jamais entendu jouer du Satie. Pas vraiment son tempérament, à mon humble avis. Plutôt romantique. À mon premier cours, il m’a demandé de jouer un morceau que je connaissais bien, pour évaluer mon niveau. Quand j’ai choisi une sonate de Mozart, oh ! Il n’a rien montré... mais j’ai senti une déception. Peut-être la peur de tomber sur une admiratrice des classiques et des baroques. Après mon « interprétation » :
« Je n’ai rien à vous apprendre ! C’est techniquement parfait !
– C’est surtout très froid. Je suis à l’aise pour la technique pure ; mais je ne suis pas très forte pour l’expression...
– Vous êtes modeste ! Non, c’était très bien. Très bien. »
Je ne sais pas s’il mentait ou s’il ne m’avait pas écouté ; tout cela était très mauvais. Pas humain du tout. Techniquement pur, évidemment. Je suis plutôt adroite. Mécanique de précision, mais mécanique. En fait, mes mots exacts étaient « J’ai besoin de réchauffer tout ça ! ».
Quasiment un an plus tard, je n’avais pas fait de progrès significatifs. Ce diner nous a permis de dresser un bilan. Il m’a dit que mon toucher s’améliorait. Peut-être. Par réflexe animal, sans doute. Un ours peut apprendre à danser !
«Vous manquez d’assurance. Il faut arrêter d’essayer, il faut faire ! Quand vous rentrez chez vous, vous n’essayez pas d’ouvrir votre journal, vous le faites ! Je ne sais plus qui disait ça. Roland Petit, peut-être. Bref, soyez un peu plus sûre de vous !
– Je ne crois que ce soit mon problème. Je ne comprends juste pas très bien le langage musical. Je ne sais pas sortir un être humain d’un piano.
– Mes crêpes sont tièdes »(encore un cadeau d’une maman d’élève), « Je vais les mettre au micro onde. »(un temps de silence et un sourire) « J’ai besoin de réchauffer tout ça. »
Je ne suis pas certaine qu’il ait fait la référence à dessein, mais je l’ai lue ainsi. Ce qui éclaire d’un jour nouveau mon jeu, quand on y réfléchi. J’essaie de réchauffer. Réutiliser quelque chose qui a déjà été cuit par quelqu’un d’autre. J’enregistre. Évidemment, cela ne marche pas.
Finalement, nous avons reporté la leçon d’un commun accord. L’occasion était idéale pour l’inviter chez moi. Il viendrait le dimanche suivant ; il accepta.
* * *
Un gentleman invité ne vient jamais les mains vide :
« Vous aimez les clémentines ? Figurez-vous que mon oncle vient de m’offrir des clémentines dans des quantités industrielles, je vous en ai apporté une poche.
– C’est très aimable de votre part. Je vous en remercie. Bon, vous vous êtes acquitté votre droit d’entrée, vous pouvez approcher mon piano !
– Ah ah ! Où se trouve le, l’engin ? »
Il était dans le salon. Bel appartement que j’avais. Bien décoré. Ici il était : le Baugrinn. Épiphane avait posé ses mains sur des Steingraeber et des Steinway ; mais pas de Baugrinn. Le timbre des basses le surprit un peu ; mais il s’y habitua assez rapidement.
« Je vous joue quelque chose ?
– Et moi, je vous enregistre. Attendez que j’installe mon matériel.
– Attention aux droits de l’interprète, »(sourire) « je veux toucher mon pourcentage !
– Considérez-vous heureux de toucher un Baugrinn ! Vous n’en verrez pas d’autre, garantie !
– Bien... C’est la première fois que j’entends parler de cette marque.
– Peu étonnant. Le Baugrinn est un piano un peu particulier ; il a un secret.
Quand on connait son secret, on peut jouer à la perfection.
– Vous exagérez... La perfection n’existe pas... »
Si. Finalement, l’acte musical tire sa force et sa faiblesse d’une même source : l’humain. L’homme met dans sa musique ses peurs, ses douleurs, ses espoirs. On dit : il s’exprime, id est, au sens premier du terme, il extrait de son corps le jus qu’il contient. Sueur, sang, bile noire, larme, lymphe, morve, pisse. Le corps de l’homme est, en grande partie, composé d’eau ; son âme aussi. Le fluide de l’âme est un parfum; mais le fluide du corps pue. Il est imparfait. Ce corps d’homme est la faiblesse de l’acte musical.
Dans toute exécution, il y a des ratés. Des grains de sables. Des erreurs. Des fausses notes. Des touchers approximatifs. Après l’exécution, le musicien n’est jamais complètement satisfait. On voudrait corriger, tenter un autre toucher ici, adoucir un poil là. Mais on ne peux pas modifier le passé. Peut-on ?
« C’est possible ?
– Je vous l’ai dit. Il suffit de revenir dans le temps pour retoucher son jeu. Le Baugrinn vous permet de le faire. Il suffit de le savoir, et de le vouloir.
– C’est trop simple...
– Non. Ce piano joue avec la perception temporelle du pianiste. Ce n’est pas une technologie très commune. Probablement très compliquée. Je n’y connais rien. »
Il était... passionné ? Peut-être. Ses yeux étaient posés sur l’instrument. Je ne savais pas décoder son regard.
« Quel merveilleux appareil... Excusez-moi, mais... Vous l’avez eu, mmmm, où ?
– Un cadeau. Une sorte d’héritage. Non, un cadeau. Une longue histoire.
– Probablement une vieille histoire, aussi... Vous portez bien votre nom.
– C’est un nom.
– Oui... Cela me rassure, un peu. Je craignais que vous soyez... Vous n’êtes pas le diable, et c’est... heureux. Le diable ne propose jamais de choses déraisonnables, je suppose.
– Je ne le connais pas personnellement.
– Il ne s’intéresse qu’à nous », s’asseyant.
Pas si vite, pensais-je.
« Vous êtes peu prudent. Vous ne me demandez même pas si le temps que vous passez à corriger les erreurs est décompté de votre vie.
– Je ne comprends pas.
– Votre horloge interne, ou je ne sais quoi. Le temps subjectif, le votre. Si vous remontez le temps, continuez-vous à vivre votre vie dans le passé, à veillir dans le passé ? Comme, disons, un homme qui reviendrait dans le passé cent ans avant sa naissance et qui, disons, vivrait dans le passé pendant quatre-vingt ans, et y mourrait de vieillesse avant l’évènement de sa naissance. Je veux dire : dans son temps subjectif, il serait né avant de mourir, mais dans le temps objectif, dans l’Histoire, il serait mort avant d’être né.
– Mmmm...
– Dans notre cas, on dirait : vous revenez dans le temps, mais vous faites tellement de corrections que vous perdez dix ans dans votre temps subjectif en cinq minutes de temps objectif. Voire, vous mourez de veillesse en tentant désespérement de corriger votre exécution.
– C’est... le cas ?
– Non. Si c’était le cas, vous auriez besoin de vous nourrir au bout d’un certain moment, de dormir, tout cela pendant l’exécution. Ça ne pourrait pas fonctionner...
– Alors ?
– Alors, vous revenez dans votre corps à l’instant voulu. Le corps de cet instant-là, le corps du passé, avec le même age, les mêmes souvenirs, tout cela au même endroit, dans la même position. Vous vous réincarnez en votre moi du passé. Un effet de bord est, qu’à la fin de l’exécution, vous aurez un souvenir de continuité. L’exécution ne sera pas hachée. C’est essentiel.
– Je le pense aussi. Attendez, laissez le vieux con vous jouer du Schumann ; j’ai toujours une âme d’enfant.
– Prenez votre temps.
– À deux mains. »
Je lançai l’enregistrement. Bénie soit la technique moderne.
Pour faire une dichotomie triviale, deux types d’erreurs peuvent entacher une exécution. Le premier type comprend les erreurs objectives et, disons, évidentes. Une erreur de lecture, un doigt qui glisse sur un bémol, un doigt en travers de deux touches, une touche frappée trop fort par précipitation, toute sortes d’erreurs techniques auxquelles on peut opposer la partition et les indications de l’auteur de l’oeuvre. Ces erreurs découlent de la différence entre ce que veut réaliser l’exécutant et ce que ces mains réalisent. Ce sont des pertes de contrôle du cerveau sur les membres.
Le deuxième type comprend, au contraire, les erreurs d’interprétation. Elles découlent d’un décalage entre l’âme et l’oreille. L’exécutant s’inquiète du sens qu’il veut donner à la musique qu’il joue. Il veut projeter des sentiments sur des sons, des harmonies, des mélodies. Pour cela, doit-il encore adoucir cette basse, mettre plus de vigueur dans ce trait, clarifier cette mélodie ? Qu’est-ce que le compositeur a voulu exprimer, comment puis-je le mettre en relief ? Qu’est-ce que je veux moi-même exprimer en jouant cette oeuvre ? Il n’y a pas de réponses objectives à ces questions. Si parfois, sur un piano classique, on élimine les erreurs du premier type et on joue propre, on ne finit jamais une interprétation sans se demander si on n’aurait pas dû éclairer différement tel ou tel passage.
Sur un Baugrinn, on élimine de façon sûre la première catégorie, puisque ces erreurs sont faciles à identifier et qu’une seule correction est envisageable.Cependant, pour la deuxième catégorie, l’identification est incertaine et une infinité de corrections existe. Selon mon expérience, le miracle du Baugrinn s’opère tout de même : il faut croire que, statistiquement, ces erreurs se corrigent sur un nombre infini de tentatives et que l’exécution converge vers l’exécution idéale telle que l’interprète l’imagine. En théorie, il est toutefois imaginable qu’un pianiste ne trouve pas d’exécution parfaite, reste toujours insatisfait, qu’il considère qu’il y a toujours quelque chose de faux, quelque chose à retravailler, et qu’il reste emprisonné dans le temps de l’exécution, corrigeant à l’infini. En théorie, il est possible que ce pianiste disparaisse à la fin de l’exécution pour commencer une éternelle course à la perfection dans ses quelques minutes de son passé et ne revienne jamais pour vivre son futur. En théorie.
En pratique, c’est toujours le cas.
Dans la semaine qui suivait, Claude Épiphane devait assister à une représentation du Faust de Gounod avec une amie. Celle-ci signala sa disparition quelques jours plus tard. Comme j’étais une des dernières personnes à l’avoir vu, la police vint visiter mon appartement parisien. Je commence d’ailleurs à susciter un intérêt trop vif ; mais je ferai en sorte qu’elle m’oublie.
Il y a quelques jours, l’amie de Claude Épiphane est venue me voir. Elle ne tente plus de comprendre et de retrouver sa trace. Elle voulait m’entendre parler de lui. Elle voulait le réapprendre, par ces autres amis. L’Épiphane qu’elle ne connaissait pas. Le professeur. Alors j’ai parlé de cet homme en prenant le thé avec elle, dans mon salon.
« Bel instrument.
– Claude l’avait qualifié de merveilleux. C’était la première fois qu’il visitait mon appartement et la dernière fois que je l’ai vu. Un homme étonnant. Un musicien.
– Il aurait tout sacrifié à la musique. Ses parents, ses amis...
– Je suis un peu du même bois, je dois l’avouer. J’ai sacrifié beaucoup de mes amis à la musique.
– Nous sommes tous un peu comme ça, mademoiselle Mnémé. Nous nous damnerions pour... tout cela. La musique. Je joue du violoncelle. J’essaie.
– Il essayait, lui-aussi. En un sens. »
Elle se taisait. J’ai repris :
« Claude était vraiment quelqu’un de bien. J’ai aimé ce vieux bonhomme. Vraiment. S’il y a des gens qui méritent de vivre éternellement, il en fait partie.
– Je ne crois pas en Dieu.
– Dieu n’a rien à voir là dedans.
– Je veux dire : je crois qu’il n’y a rien après la mort. »
Je ne pouvais pas la laisser dire cela :
« Il n’est pas mort. J’en suis certaine.
– Moi aussi, j’ai envie de croire. »
Elle soupira. Je me suis tue à mon tour. Nous avons bu notre thé en silence... puis je lui ai fait écouter la bande de Claude. Elle m’a remerciée. Elle pleurait.
Le corps de l’homme est, en grande partie, composé d’eau.















Devious Comments
Le cynisme amusé, la magie de la musique et du temps, la contemplation, la recherche de la perfection...
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Le dernier envol
Si tu te souviens de ce qui tu as trouvé un poil confus, je suis interressé (meme si, selon toute probabilité, je ne retravaillerai pas ce texte... Je n'ai plus l'impulsion qui lui a donné naissance...)
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